Buddy Guy : le poids du blues

3rd Dec 2013 | 18:42

Buddy Guy : le poids du blues
Un bluesman en herbe

À 77 ans, Buddy Guy est toujours un géant du blues. Mais le chemin parcouru des plantations du Sud à la Maison Blanche n'a pas été dépourvu d'embûches. C'est en écoutant avec beaucoup d'intérêt et de respect ce récit jalonné de pauvreté, de tragédies, de Strats et de Cadillacs que Guitarist s'est fait une idée plus précise de la vie de Buddy et de ce qui a forgé ce style de guitare affirmé. C'est dans les clubs sans merci du Chicago des années 50 qu'il rencontre les grands de ce monde comme Muddy Waters et Guitar Slim de qui il s'inspire de pour ensuite devenir lui-même un maître du blues.

"Je suis né en 1936 dans une plantation de Lettsworth en Louisiane. Je n'avais pas de guitare quand j'étais gosse. Je prenais des élastiques et je les étirais du sol jusqu'à l'oreille, ou j'étirais un morceau de fil d'acier au maximum entre deux clous que j'avais placés dans un mur. Tant que ça produisait un son, c'était bon.

En ce temps-là, les guitares électriques n'existaient pas. Il n'y avaient que des guitares acoustiques, et il n'y avait qu'un seul guitariste ! C'était un gars qui faisait la tournée des maisons à l'époque de la Noël. Il venait jouer, chanter et boire un coup jusqu'à ce que tout le monde soit à moitié saoûl et aille se coucher. C'est là que j'en profitais pour m'emparer de sa guitare et m'amuser un peu. Après ça je n'avais plus aucune occasion de voir de guitare jusqu'au Noël suivant.

On habitait dans un coin tellement paumé que c'était impossible de trouver qui ou quoi que ce soit qui puisse me donner une idée de comment utiliser une guitare. Je ne savais pas vraiment quoi faire. Mais je crois que c'est un don qui m'a été envoyé du ciel."

Buddy Guy : le poids du blues
Amoureux de la Strat
BB king

"Plus tard, dans les années 50, j'ai vu B.B. King avec une Stratocaster. Mais celui qui m'a le plus impressionné c'est Guitar Slim qui jouait The Things That I Used To Do. Je l'ai vu à Baton Rouge, en Louisiane, et mec, cette guitare était égratignée de partout parce qu'il était encore plus déchaîné que moi quand j'étais jeune. Il avait un fil de pêche en guise de bandoulière ! J'ai regardé cette guitare et je me suis dit 'Cette guitare en a vu de toutes les couleurs, mais elle sonne toujours bien'. Je suis tombé amoureux de la Stratoscaster, et je le suis encore aujourd'hui."

Buddy Guy : le poids du blues
Une histoire de pois
Les pois, le symbôle de Buddy Guy

"Ma mère a fait une attaque cérébrale. J'étais l'aîné des garçons de la famille et je devais partir pour Chicago. Pour lui donner confiance en mon départ et pour la faire sourire, je lui ai dit 'Je reviendrai en Cadillac couverte de pois'. Je savais pertinemment que je lui mentais, mais plus tard, après son décès, je me suis dit 'Je lui dois quelque chose en contrepartie de ce mensonge', et j'ai eu l'idée de cette Stratocaster à pois dédiée à sa mémoire."

Buddy Guy : le poids du blues
L'appel de Chicago

"L'idée de partir pour Chicago (en 1957) me faisait peur. J'y connaissais personne. Mais quand je suis arrivé ici, j'ai vu tous ces clubs de blues en me baladant dans les rues du centre ville. Je voulais même pas aller me coucher mec, parce que j'avais peur de rater quelque chose d'important. J'aurais voulu me balader dans les rues à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Mais à cette époque-là il n'y avait pas le taux de criminalité qu'il y a aujourd'hui, et tu pouvais te balader de club en club et apprendre quelque chose de nouveau chaque fois que tu mettais les pieds dans un club. Quand je voyais un guitariste jouer, qu'il soit célèbre ou pas, j'appréciais toujours sa musique ; elle était toujours agréable à mon oreille. Je copiais tous les guitaristes. J'avais appris à jouer un riff de Lightnin' Hopkins, un riff de John Lee Hooker et quelques petits riffs de B.B. King et du regretté Guitar Slim..."

Buddy Guy : le poids du blues
La chance sourit aux audacieux

"Tous les grands guitaristes habitaient Chicago et ses alentours à cette époque, comme Wayne Bennett, mais ils jouaient tous assis sur des chaises. J'avais vu Guitar Slim faire le grand écart sur scène et j'ai pensé 'Ok, je sais pas jouer aussi bien que ces gars, mais je vais faire quelque chose d'un peu différent'. J'avais un câble d'une trentaine de mètres que j'avais emprunté à Guitar Slim, je me branchais et j'entrais par la porte principale du club en jouant. Même quand il neigeait ! Tout le monde se levait et disait 'Mais c'est qui ça ?'. C'est là que je me suis dit 'Ben voilà ! J'ai réussi à attirer l'attention', même si je ne jouais pas si bien que ça."

Buddy Guy : le poids du blues
Quand Buddy rencontre Muddy

"À ce moment-là, toujours à Chicago, je ne savais pas vraiment quoi faire. Quelqu'un a réalisé que je pouvais jouer de la guitare et m'a emmené dans un club de blues où il y avait Otis Rush qui jouait. J'ai joué The Things That I Used To Do. Et là quelqu'un a appelé Muddy Waters et il est venu nous voir.

Avant de quitter la Louisiane, on m'avait mis en garde 'Fais attention, à Chicago, parce que tu risques de te faire facilement agresser' (get mugged, en anglais - ndt). Quand Muddy s'est pointé, ils m'ont tous dit 'C'est The Mud', et moi j'ai pensé qu'il me disait que j'allais me faire agresser ! J'étais en train de marcher dans les rues, toujours à la recherche d'un boulot de jour, quand Muddy m'a tapé sur l'épaule avec une telle force que j'en ai eu les oreilles qui ont sifflé. Il m'a filé un sandwich au saucisson, m'a fourré dans sa voiture et m'a dit 'Ne t'avise surtout pas de retourner en Louisiane'. Il savait que je pouvais jouer sa musique [chez Chess Records]".

Buddy Guy : le poids du blues
Des années de vache maigre

"Tout était plutôt difficile à cette époque-là. Il n'y avait pas autant de guitaristes qu'il y en a aujourd'hui parce que ça ne rapportait rien. On ne pouvait pas en faire une carrière. Personne ne pouvait prétendre à être payé décemment pour faire de la musique. Même des gars comme Muddy Waters, Howlin' Wolf et B.B. King, ils ne gagnaient pas leur vie avec la musique. Mais ils jouaient par amour de la musique, et c'est ce qui leur a permis de s'y accrocher. Leur récompense c'était de bien jouer et de se saoûler. Mais si tu savais bien jouer, tu avais toujours une belle femme pour te regarder. C'était comme ça que ça marchait, c'était notre lot."

Buddy Guy : le poids du blues
Bienvenu chez Chess !
Les années de gloire de Chess records

"Dans les années 60, le label Chess Records n'était pas encore en phase avec ce que je jouais. Ils avaient déjà Muddy, Little Walter, Howlin' Wolf, Sonny Boy Williamson, et ils savaient tous vendre des disques mieux que personne. Du coup ils voyaient ma musique (sauvage) comme un truc du style 'Ce que tu joues, on sait pas vraiment ce que c'est, mais c'est pas le bon moment pour nous ici'. Ils avaient même tendance à me dire comment jouer chaque fois que j'allais au Chess Studio. Quand les Anglais ont décidé de monter le volume de leurs amplis Marshall et que leurs disques se sont vendus comme des petits pains, Leonard Chess m'a fait appeler.

J'y suis allé en pensant que j'allais être congédié, mais il s'est penché et m'a dit 'Donne-moi un coup de pied au cul parce que, quand tu es venu jouer ce que tu joues la première fois, on n'était pas prêts'."

Buddy Guy : le poids du blues
Le feu dans l'âtre

"C'est sûr que j'avais les boules de ne pas arriver à mes fins dans les années 80. Mais j'étais habitué à ce sort, même de laisser complétement tomber. Du coup ça ne m'a pas autant perturbé que ça comme ça pourrait être le cas chez un jeune aujourd'hui. Aujourd'hui on vit dans un monde moderne où il te suffit d'appuyer sur un interrupteur pour que la lumière s'allume. J'ai grandi dans des temps plus durs, avec une lampe à pétrole et un feu dans la cheminée. Mes parents n'avaient rien, même pas de projets. Ils vivaient au jour le jour. Maintenant je dis à mes enfants que, si on me coupait l'électricité, je serais toujours capable de me chauffer avec un feu de bois et de cuisiner dans la cheminée."

Buddy Guy : le poids du blues
L'art et la manière

"Puis Eric Clapton m'a emmené avec lui en Angleterre, à l'Albert Hall (en 1990, ndj), et c'est comme ça que j'ai signé un contrat avec mon label actuel. Les musiciens anglais comme Eric et Jeff Beck sont épatés de ce que ma Stratoscaster et moi avons accompli en 1965, mais leur jeu à eux parle d'eux-mêmes, mec! Ces gars-là savent jouer de la guitare comme personne.

Quand j'ai retrouvé Eric et Jeff, ils m'ont dit 'Man, tu entres dans le studio, tu joues de ta guitare et tu t'arrêtes d'écouter les autres'. Et quand j'ai enregistré Damn Right, I've Got The Blues à Londres, j'ai enfin pu être Buddy Guy. J'avais essayé d'être Buddy Guy depuis le jour où j'avais touché le sol de Chicago, mais on m'avait dit que Buddy Guy n'avait pas ce qu'il fallait. Sur cet album, ils m'ont juste dit 'Joue, tout simplement'. J'étais le plus heureux des hommes. Je n'y suis pas allé en pensant 'C'est ma chance de faire comme Eric, Beck, Stevie Ray ou Dieu sait qui'. J'ai juste fermé les yeux et dis 'C'est le tour de ce Buddy Guy que j'ai toujours été...' Buddy Guy, c'est tout ce que je sais faire."

Buddy Guy : le poids du blues
Best of British

"Quand tu joues avec les Rolling Stones, tu l'oublies pas, man ! On est entrés en studio pour répéter Shine A Light en 2008. Mick avait un peu perdu sa voix, et quand on a été prêts à enregistrer il m'a dit 'Il va falloir que tu chantes un autre couplet de Champagne & Reefer'. Ils ont bien aimé et ça m'a permis de me faire remarquer un peu. Il y a toujours quelqu'un qui se demande qui tu peux bien être jusqu'à ce que tu t'exposes en compagnie des Stones. On leur doit tout sur le plan de la musique blues, à ces gars-là, parce que c'est eux qui ont fait connaître Muddy Waters, Howlin' Wolf, Ike et Tina Turner, moi-même, John Lee Hooker. Tout le monde. Ils n'ont pas oublié. Ces Anglais méritent le plus grands des respects."

Buddy Guy : le poids du blues
Tapis rouge devant la Maison Blanche

"J'étais un peu nerveux à l'idée de jouer à la Maison Blanche (en 2012, ndj). J'ai grandi à la ferme. Je ramassais le coton, je conduisais les tracteurs et je labourais les champs avec les mules. J'ai même dit au Président 'J'en ai fait un long chemin, des champs de coton pour me retrouver aujourd'hui ma guitare à la main à la Maison Blanche'. J'étais le guitariste le plus heureux qu'on ait jamais vu ce soir-là parce que B.B. King était là aussi, à côté de moi. Quand tu te retrouves sur scène avec B.B. King, tu es déjà nerveux au départ, mais tu exultes au fond de toi : mec, tu te rends compte du chemin parcouru ! Tout m'est passé par la tête ce soir-là. Du style 'Buddy, tu es à la Maison Blanche avec B.B. King, et le Président des États-Unis te sourit chaque fois que tu balances un bon riff'. Man, que demander de plus ?"

Buddy Guy : le poids du blues
V.S.O.P

"Je ne savais pas que c'était le cas mais on m'a dit que le Cognac fait en France reste en bouteille pendant 100 ans avant d'être débouché et dégusté. Je suppose qu'on peut appliquer la même recette aux guitaristes de blues. Si vous n'avez pas encore le blues en vous, ne vous découragez pas, il viendra avec l'âge !

Jouer de la guitare me rend toujours aussi heureux. Je suis le plus heureux des hommes quand je gratte une corde et que quelqu'un me regarde et me sourit. Je me dis 'Je sais que tu as vécu, que tu as connu plus de bas que de hauts, mais j'ai réussi à te faire oublier cette tristesse l'espace d'un instant avec mon jeu de guitare'. Quand quelqu'un me sourit comme ça, je sais que je lui ai fait oublier les tracas de la vie l'espace de quelques secondes..."

Buddy Guy : le poids du blues
Le double du plaisir

Buddy Guy nous parle de son dernier album, un double effort pour un plaisir multiplié

À l'âge avancé de 77 ans, Buddy Guy tient une forme extraordinaire avec son double album Rhythm & Blues sorti cette année. Il utilise toujours le même matériel, à savoir sa Strat signature de 1989 , un ampli Chicago Blues Box et une Cry Baby faite sur mesure. Et il fait encore preuve d'un feu qui ne semble pas vouloir s'éteindre.

"On a coupé pas mal de titres", Buddy se souvient. "On en avait coupé 14 ou 15 et je continuais toujours à en proposer d'autres à Tom Hambridge (producteur). D'un coup on s'est aperçu qu'on en avait coupé 21 ou 22. Là j'ai été invité à la RAC (Radio Corporation of America) et je me suis dit 'Mon Dieu ! Ils vont me dire qu'ils n'ont plus besoin de mes services'. Mais ils m'ont dit 'Non, on adore ton album. En fait on voudrait en faire un double'. J'avais le sourire jusqu'aux oreilles parce que je ne me rappelle pas un seul bluesman qui ait sorti un double album.

Toute ma vie j'ai fait en sorte de jouer de la guitare avec toujours cette même passion, et je crois que cet album capture un peu cet esprit-là", continue-t-il. Mais je ne m'écoute pas beaucoup. J'attends qu'on me dise si c'est un bon ou un mauvais album !"

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